Le Sten est bien plus qu'une arme de fortune. Né de l'urgence absolue de l'après-Dunkerque, ce pistolet-mitrailleur britannique au design volontairement rudimentaire est devenu le symbole de la résistance armée en Europe occupée. Produit à près de 4 millions d'exemplaires entre 1941 et 1945 pour environ £2,50 pièce, il incarne mieux que tout autre la philosophie de guerre industrielle totale : aller vite, aller simple, aller loin.
Section 01
Histoire & Contexte
En juin 1940, après la débâcle de Dunkerque, l'armée britannique abandonne sur les plages françaises des dizaines de milliers d'armes légères. Face à la menace d'une invasion allemande imminente, le Royaume-Uni se retrouve dramatiquement sous-équipé en pistolets-mitrailleurs. Les Thompson américains, à $200 pièce en 1939, sont trop chers et insuffisants. Une solution radicale s'impose.
En décembre 1940, Harold Turpin, dessinateur principal à la Royal Small Arms Factory d'Enfield, produit les premiers plans d'un mécanisme de détente simplifié à seulement deux pièces mobiles. Il collabore avec le lieutenant-colonel Reginald Shepherd pour développer un prototype en seulement 39 jours. Le 7 mars 1941, l'arme est adoptée sous le nom STEN — acronyme de Shepherd, Turpin et ENfield.
« You wicked piece of vicious tin ! Call you a gun ? Don't make me grin. You're just a bloated piece of pipe. You couldn't hit a hunk of tripe. But when you're with me in the night, I'll tell you, pal, you're just alright ! »— Soldat canadien S.N. Teed, 1942
Section 02
Les Concepteurs
Shepherd & Turpin
Reginald Vernon Shepherd, né en 1892, obtient un Bachelor of Science de l'Université de Leeds en 1912, sert à Gallipoli et en Égypte pendant la Grande Guerre, puis rejoint le département de conception de l'Arsenal Royal en 1922. Harold John Turpin, né en 1893 dans le Kent, devient dessinateur principal à la Royal Small Arms Factory d'Enfield après avoir servi son apprentissage comme draughtsman à Erith.
Les deux hommes conçoivent l'essentiel de l'arme en dehors de leurs heures de travail, en partie dans le propre atelier de Turpin. Ni l'un ni l'autre ne reçut de brevet ni de royalties pour leur invention — malgré une demande formelle refusée par les autorités britanniques.
Le nom STEN leur rend hommage pour l'éternité : Shepherd, Turpin, ENfield. Shepherd lui-même précisera plus tard que le « EN » signifiait England, et non Enfield — mais la légende Enfield s'est imposée. Leur conception fut si radicalement simple qu'elle permit à des fabricants de jouets (Lines Brothers) et de machines à coudre (Singer Manufacturing) de produire des centaines de milliers d'unités sans difficulté.
Section 03
Spécifications Techniques
| Paramètre | Valeur (Mk II) |
|---|---|
| Désignation officielle | Carbine, Machine, Sten, 9mm Mk II |
| Calibre | 9×19 mm Parabellum |
| Longueur totale | 762 mm (30 pouces) |
| Longueur du canon | 197 mm (7,75 pouces) |
| Poids à vide | 2,95 kg (6,5 lb) |
| Poids chargé | ~3,7 kg |
| Alimentation | Chargeur boîte latéral gauche, 32 cartouches |
| Mécanisme | Culasse non calée (blowback), boulon ouvert, percussion fixe |
| Cadence de tir | 550 coups/min (600 pour le Mk V) |
| Vitesse initiale | 365 m/s |
| Portée efficace | ~100 m (viseur fixe réglé à 91 m) |
| Nombre de pièces | 47 (dont 2 seulement usinées : canon et culasse) |
| Coût de production | £2,87 (~£130 actuels / ~$11 en 1941) |
Le fonctionnement repose sur le principe de la culasse non calée à boulon ouvert : la culasse reste en position reculée jusqu'à la pression sur la détente. Le ressort la propulse vers l'avant, chambre la cartouche et percute simultanément. Les gaz repoussent la culasse en arrière, éjectent la douille et arment à nouveau. Simple, robuste, efficace à courte distance.
Son principal défaut structurel : le chargeur copié sur le MP40 allemand, à double rangée et alimentation simple. Les lèvres fragiles du chargeur étaient sujettes aux déformations et enrayements. La règle d'or des utilisateurs : ne jamais dépasser 30 cartouches sur les 32 possibles.
Section 04
Utilisation au Combat
Arme de prédilection des commandos, officiers et forces aéroportées britanniques dès 1942, le Sten équipe lors du débarquement de Normandie (juin 1944) la totalité des unités alliées déployées en Europe du Nord-Ouest. Le roi George VI lui-même le porte comme colonel en chef honoraire de la Home Guard.
Sa contribution la plus décisive reste son rôle auprès des mouvements de résistance européens. Parachuté par milliers par le SOE dans les maquis français, polonais, belges, néerlandais et yougoslaves, il se démonte en quelques secondes, se dissimule dans un panier à provisions ou une valise, et peut être reproduit dans n'importe quel atelier disposant d'une machine-outil. La Haganah en Palestine en produit près de 16 000 copies artisanales entre octobre 1947 et juillet 1948.
Ironiquement, le Sten utilise les mêmes munitions 9 mm Parabellum que les armes allemandes — permettant aux résistants de s'approvisionner directement sur l'ennemi. Lors de l'Opération Anthropoid (1942), un Sten s'enraye au moment où un agent tchèque vise Reinhard Heydrich ; c'est finalement une grenade qui blesse mortellement le bourreau de Prague.
Les Allemands eux-mêmes payèrent au Sten le plus beau des hommages : ils le copièrent. Le MP 3008, leur version pour le Volkssturm, fut produit en 1945 sous le nom de « Volksmaschinenpistole ».
Section 05
Production
La fabrication du Sten mobilisa des arsenaux d'État, des entreprises d'armement, mais aussi des fabricants de jouets et de machines à coudre — preuve absolue de la radicalité du design.
| Fabricant | Pays | Période | Quantité |
|---|---|---|---|
| Royal Small Arms Factory (Enfield) | Royaume-Uni | 1941–1945 | ~1 500 000 |
| Birmingham Small Arms (BSA) | Royaume-Uni | 1941–1945 | ~400 000 |
| Singer Manufacturing Co. (Clydebank) | Royaume-Uni | 1941–1945 | ~250 000 |
| Lines Brothers (fabricant de jouets) | Royaume-Uni | 1942–1944 | ~876 000 (Mk III) |
| Small Arms Limited (Long Branch, Toronto) | Canada | 1941–1944 | ~100 000 |
| Divers ateliers & sous-traitants | Multiple | 1941–1945 | ~874 000 |
| Total global estimé | ~4 000 000 | ||
Il ne fallait que 5 heures de main-d'œuvre pour produire un Sten complet. À son pic de production, une seule usine en fabriquait plus de 20 000 par semaine. Au total, le Sten est le deuxième pistolet-mitrailleur le plus produit de la Seconde Guerre mondiale, derrière le soviétique PPSh-41.
Section 06
Pays Utilisateurs
Distribué à l'ensemble des forces du Commonwealth et parachuté aux résistances européennes, le Sten fut utilisé sur tous les théâtres d'opérations de la Seconde Guerre mondiale et bien au-delà :
Pays ayant utilisé ou produit le Sten
Royaume-UniFabricant
CanadaFabricant
Australie
Nouvelle-Zélande
FranceRésistance
PologneRésistance
Belgique
Pays-Bas
Grèce
IsraëlCopie locale
États-UnisForces spéciales